Un rêve brisé

Nouvelle inédite de Mohamed Arroudj

J’ai le plaisir de vous offrir aujourd’hui Un rêve brisé, une nouvelle littéraire totalement inédite.

Ilhem vient d’obtenir brillamment son baccalauréat. À l’aube d’une nouvelle vie, tout semble lui sourire. Elle découvre alors un sentiment auquel, jusque-là, elle n’avait guère accordé de place : l’amour. Mais entre les rêves que l’on construit et les chemins que nous réserve la vie, il existe parfois une distance que personne ne peut prévoir.

Je vous souhaite une belle lecture.

Elle s’appelle Ilhem, elle vient d’achever avec brio  une année scolaire longue et éprouvante en décrochant son bac, ce précieux sésame qui lui ouvre les portes de l’université avec la remarquable moyenne de 18,21/20, réalisant ainsi son rêve et celui de ses parents. 

Ilhem se distingue par une intelligence et une finesse de l’esprit qui lui permettent non seulement de briller dans sa scolarité, mais aussi d’appréhender la complexité du monde qui l’entoure. 

Elle est belle comme un soleil. Les dieux qui l’ont façonnée ont fait montre d’une générosité sans limites. Ils l’ont gratifiée de tous les atours et d’une grâce qui font rêver et qui redonnent aux poètes en mal d’inspiration le goût de versifier de nouveau. Elle a un visage radieux que le sourire ne quitte jamais, des yeux en amande noirs, dont le contraste avec sa peau blanche accentue l’éclat et donne à son regard une puissance et une vivacité qui ne laissent personne indifférent. 

La fille était le joyau de ses parents. Ils l’aimaient d’un amour exigeant. La fille ne manquait de rien, mais elle savait que ses parents voulaient une scolarité exemplaire. L’exploit d’Ilhem à l’examen du bac a fini par la hisser en idole pour ses géniteurs. Le succès a été célébré avec le  faste que l’événement imposait. La nouvelle bachelière savoure son succès en se prélassant dans la cour arborée de leur maison. Elle écoutait de la musique, regardait des films et  lisait de temps à autre.

Elle profite de cette liberté retrouvée après les longs mois de labeur et d’efforts soutenus. Ces instants de bonheur auxquels elle a pensé lorsqu’elle était saturée par ses études exigeantes sont une bénédiction pour elle. Il lui arrive d’ouvrir un livre, de lire deux ou trois pages, puis le refermer. Pour la première fois depuis des mois, elle n’a pas de cours à réviser ni d’examens à préparer. Cette liberté retrouvée lui paraît presque étrange.

En ses moments d’évasion et de légèreté naît dans sa tête  quelque chose de nouveau. Elle s’est mise, pour la première fois, à penser  aux garçons. Elle s’imaginait son garçon idéal. Elle le voulait de son coin de pays, bon élève, idéalement étudiant en médecine comme elle. Elle s’est alors attelée à élaborer le portrait du jeune homme de ses rêves. Elle rêvait de quelqu’un de simple, cultivé, honnête et profondément humain. Elle ne voulait ni d’un prince charmant, ni d’un homme riche. Les jours passant, elle réussit à affiner ses critères et à esquisser le portrait idéal du garçon qu’elle voulait. Il lui arrivait même d’entrer en discussion avec lui. 

— Bonjour, j’avoue que je te trouve gentil et beau.

— Tes mots me touchent, car je ne suis pas insensible à ton charme et ta scolarité exemplaire. Ça me ferait bien plaisir de devenir ton ami.

Ilhem devient toute rouge et baisse les yeux, donnant l’impression de chercher ses mots, puis regarde le garçon et lui lance : 

— Tes compliments me vont droit au cœur, et devenir ton amie est la plus belle chose qui puisse m’arriver.
Elle dit cela avec un visage hilare qui séduit le jeune prétendant qui s’approche d’elle et lui susurre à l’oreille : 

— Je pense que cette nuit, j’aurais du mal à dormir. 
Ilhem éclate de rire et retrouve la réalité, regrettant déjà cet épisode imaginaire.

  Le 25 juillet, quelques jours après la publication des résultats du bac, elle s’est levée aux aurores pour se rendre à Alger pour son inscription en tronc commun biomédical. Ses parents l’y emmènent.  Ils l’accompagnent jusqu’au centre d’inscription pour s’enquérir des procédures et du temps que ça prenait pour accomplir toutes les formalités. 

Il y avait beaucoup de monde et en se renseignant, ils apprennent que les inscriptions pouvaient durer jusqu’au milieu de l’après-midi. Les parents la laissent pour faire son inscription et lui donnent rendez-vous à seize heures à l’entrée de l’école de médecine. En entrant dans la grande salle d’attente, elle était heureuse de retrouver d’autres élèves de son lycée. Le brin d’angoisse qu’elle a ressenti lorsqu’elle s’est séparée de ses parents s’est aussitôt dissipée.  Elle est contente de retrouver des camarades et la discussion s’anime comme s’ils s’étaient quittés la veille. En face d’elle se trouvait un jeune garçon, visiblement stressé. Il n’arrêtait pas d’ouvrir son porte-documents et de vérifier si rien ne manquait. Attiré par la discussion entre Ilhem et ses camarades, il s’affranchit un instant de sa paperasse et lorgne du côté de ce groupe qui discutait en face de lui. Il est aussitôt subjugué par le charme et la prestance que dégageait Ilhem. Le garçon a l’air timide, mais il ne pouvait pas s’empêcher de jeter des regards discrets sur Ilhem qui semble déjà le fasciner. Quand la discussion prend une pause, elle regarde en face d’elle et ses yeux se figent sur ce garçon. Elle reste là, comme envoûtée par ce jeune homme qui lui fait face. Pendant un court instant, lui seul existait au monde. Elle le fixe sans se gêner. Elle n’a pas besoin d’aller loin pour trouver le garçon de ses rêves. Il est l’exacte copie de celui sorti tout droit de son imagination. Leurs regards se croisent à maintes reprises et le plaisir qu’ils éprouvent se lit dans leurs regards doux et sur leurs visages illuminés par des sourires furtifs et récurrents.

— Je tiens là le garçon de mes rêves, je dois lui parler aujourd’hui. Je le veux. D’après son accent, il doit être de la région. On pourra se voir durant l’été, se dit-elle. 

Soudain, le nom du garçon résonne dans les couloirs des bureaux d’inscription. Hakim se précipite sur son porte-documents, accroche maladroitement son sac à dos sur l’épaule et jette un regard furtif sur Ilhem avant de se diriger vers l’endroit indiqué. Ilhem le suit d’un regard inquiet, craignant de le perdre de vue, mais quelques secondes après, c’est elle qui est à son tour appelée. Les deux sont priés d’attendre leur tour devant la porte de la salle A-5. 

Le destin semblait écrire, sous ses yeux, le scénario qu’elle avait tant imaginé. Les deux futurs étudiants en médecine se retrouvent nez à nez  à l’entrée de la salle et ils ont quelques minutes pour faire les premiers pas. Hakim est quelque peu timide, mais contre toute attente, il gratifie Ilhem d’un sourire discret qui a eu pour effet immédiat  de détendre  l’atmosphère. Ilhem se saisit de l’occasion pour se présenter.

— Je suis Ilhem, je viens de Bougie.

— Moi, c’est Hakim, je suis de Tichy  et j’adore la ville de Bougie. Je te trouve belle.
Il est aussitôt devenu tout rouge comme si les mots avaient échappé à ses pensées. Il était confus et tente d’aligner des mots pour rectifier sa sortie, mais la tâche lui semblait ardue. C’est Ilhem qui, touchée par le compliment de Hakim, lui vient à la rescousse en déposant tendrement sa main sur son bras. Ils ont eu le temps d’échanger quelques phrases sur les études qu’ils allaient entreprendre avant que leur tour arrive. Ilhem est la première à  finir son inscription. Elle a tenu à attendre Hakim et dès qu’il est sorti, elle l’a invité à manger dans un restaurant sympathique où ses parents et elle ont pris leur petit déjeuner tôt le matin même en arrivant à Alger. Hakim est issu d’une famille modeste, mais pétrie de belles valeurs où le respect se taille la part du lion. Ils ont mangé en discutant pour mieux se connaître. Ilhem, issue d’une famille aisée, a prétexté un passage aux toilettes pour régler l’addition à l’insu de Hakim.

En sortant du restaurant, il lui avoue qu’il aurait aimé que ça soit lui qui règle l’addition.

— Ne t’inquiète pas Hakim, j’ai reçu beaucoup d’argent de la famille lorsque j’ai décroché le bac. Je voulais te faire plaisir.

— Moi aussi je voulais te faire plaisir, Ilhem. 

— Si tu souhaites qu’on reste amis, nous aurons d’autres occasions où tu pourras m’inviter au restaurant autant de fois que tu voudras Hakim.

Leurs visages s’illuminent aussitôt comme la promesse d’une relation exceptionnelle. 

Ilhem attendait  ses parents à l’entrée de l’école de médecine, et passait d’un sujet à un autre pour que Hakim reste avec elle. Tous les deux souhaitaient que le temps s’étire indéfiniment pour rester ensemble  aussi longtemps que possible. Lorsque les parents d’Ilhem arrivent, elle salue son nouvel ami et s’installe dans la voiture. C’est son papa qui y va de sa question : 

— C’est qui ce beau garçon, ma fille ? 

— C’est un jeune qui est de notre région, il est venu pour s’inscrire en médecine lui aussi. Il a eu une moyenne de près 19/20 au bac. Il est très gentil.

Au rond-point suivant, le père fait demi-tour pour prendre la sortie vers Béjaïa et sur le chemin, il revoit le jeune garçon se diriger vers la station de taxis probablement.  Comme il a vu des étincelles dans les yeux de sa fille et senti des trémolos dans sa voix, il l’interpelle de nouveau : 

— Il va où le gentil garçon, ma fille ? 

— Il va rentrer chez lui, papa, lui répond-elle.

Le papa ralentit et serre à droite pour s’arrêter. Il demande à sa fille de proposer  à Hakim de venir avec eux.

Agréablement surprise par la proposition de son père, elle peine à cacher sa joie. C’était inespéré pour elle. Elle baisse frénétiquement la vitre et lorsque Hakim arrive à sa hauteur,  elle le hèle et lui dit : 

— Et Hakim, mes parents proposent que tu viennes avec nous jusqu’à Bougie.

Doublement surpris par l’interpellation et la proposition, il se fige, intimidé par cette inattendue marque de sympathie et plus largement par cette journée qui ressemble plus à un rêve qu’à une banale journée d’inscription.

Le père d’Ilhem a dû sortir de la voiture et parler à Hakim pour qu’il accepte d’embarquer avec eux. Ilhem ne comprenait pas, elle non plus, cette succession d’événements, pour le moins bizarres, qui ont jalonné sa journée. Elle ne comptait pas revoir ce nouvel ami de sitôt lorsque, quelques instants avant, ils se sont quittés. Hakim s’est recroquevillé sur lui-même, le corps raide et le cœur battant la chamade. Malgré les sollicitations répétées du père d’Ilhem pour le détendre, Hakim se contente de réponses courtes et timides. Ce n’est que lorsqu’il a commencé à lui parler de la mer et de la plage de Tichy, des Rochers, que la langue du jeune garçon  s’est enfin déliée. Et lorsqu’on le lance sur la médecine, il est inarrêtable. Depuis ses premiers cours de sciences naturelles au collège, il a décidé d’étudier fort pour devenir médecin et plus précisément, neurochirurgien. Et en termes de  connaissances, il est déjà bien capé.

Le reste du voyage est un moment de pur bonheur pour les nouveaux amis. Ilhem voulait lui dire des choses, mais pas en présence de ses parents. Alors, elle prend un livre et une feuille blanche qu’elle plie en deux sur laquelle elle écrit de courtes phrases, interrogatives la plupart du temps, avant de passer la feuille discrètement à Hakim pour qu’il lui réponde.

— Comment as-tu trouvé les moments que tu as passés avec moi ? 

— Agréables.

— Tu es content de rentrer avec nous ? 

— Oui.

— Comment tu me trouves ? 

Hakim marque un temps d’arrêt avant de répondre. Il sourit, puis écrit : 

— Moche. 

Visiblement surprise par la réponse, elle éclate de rire.

Surpris par ce soudain éclat de rire, les parents d’Ilhem tentent d’avoir des explications.

Ilhem s’en sort avec une réponse banale. 

— C’est juste une réplique dans l’histoire que je suis en train de lire.

Ilhem ne s’attendait guère à une telle audace de la part d’un garçon qu’elle vient juste de connaître. Elle apprécie toutefois à sa juste mesure cet humour sobre qu’elle ne soupçonnait pas chez Hakim.

Hakim attendait la suite du jeu, mais Ilhem semble trouver son bonheur dans le roman qu’elle lisait. Il prend alors un morceau de papier où il écrit : « Je n’ai jamais vu une fille aussi belle que toi.» 

Il glisse avec une étonnante discrétion le papier dans la main d’Ilhem  qui le saisit aussitôt. Elle a lu les mots de Hakim plusieurs fois, et sans détacher ses yeux du billet, elle reste pensive et visiblement émue. Quand elle revient à elle, elle relit de nouveau les mots et se retourne, le visage agrémenté d’un large sourire qui amplifie son éclat et fixe de son  regard tendre ce garçon qui devient tout à coup tout pour elle. Elle prend un stylo et griffonne à son tour : «  J’ai longtemps rêvé d’un garçon idéal, et j’en ai trouvé mieux ce matin à l’école de médecine. »

Elle y ajoute un numéro de téléphone et la phrase suivante : 

«  J’aimerais qu’on se revoit pendant les vacances. » 

Quelques heures après, ils arrivent enfin à Bougie ville, mais au lieu d’y déposer Hakim, ils lui proposent de l’emmener dans son village. Les parents d’Ilhem voyaient cette complicité naissante entre leur fille et ce jeune garçon. Les deux amoureux échangent des sourires et des regards doux.

La nuit était toute particulière pour les nouveaux amis. Ils étaient tellement heureux que chacun d’eux a choisi la solitude de sa chambre plus tôt que d’habitude pour revivre cette journée et rêver de lendemains prometteurs. Ils ont prévu de se revoir au milieu de la semaine qui s’en venait et depuis, seul ce rendez-vous rythmait le quotidien des jeunes amoureux. Hakim n’arrête pas de regarder sa montre. Quant à Ilhem, elle n’en finit pas de choisir la robe à mettre.  Le jour de leur rencontre, les deux amis n’ont rien laissé au hasard. Ils ont choisi l’élégance pour ce premier rendez-vous en tête-à-tête. La joie de se retrouver est immense. Ils choisissent les hauteurs de la ville pour contempler ce spectacle fascinant où la grande bleue et les montagnes majestueuses qui trônent en son sein semblent se livrer bataille.  

Ils ont hâte que les vacances finissent pour entamer leur cursus universitaire avec évidemment le bonheur d’être ensemble quasi quotidiennement pour approfondir leur relation.

Ils se sont vus plusieurs fois avec, à chaque fois, le même plaisir et le même bonheur toujours renouvelés. 

Ils se voient une dernière fois durant l’ultime semaine du mois d’août avec la promesse de ne plus se quitter une fois à l’université. La passion de l’amour les dévore et leur appétence pour la médecine est là  pour ne pas perdre la tête. En se quittant, le dernier mercredi d’août, ils ont convenu de se revoir bientôt. Ils se sont donnés rendez-vous le samedi suivant à la gare ferroviaire de Bougie, à six heures pour prendre le train de 6h30 vers Alger. Hakim est arrivé à la gare à 5h30 du matin. Les gens des villages se laissent toujours une marge pour ne pas rater le train, sachant que le transport à partir de ces lieux reculés est prisonnier de nombreux aléas. Il avait pris place sur le parvis de la gare. Il guettait l’arrivée d’Ilhem, mais plus l’heure du départ du train approchait, plus l’amertume et la déception s’emparaient de tout son être. Il était 6h20 et pas l’ombre d’Ilhem. Il téléphone à la maison de ses parents, mais seule la voix du répondeur automatique grésille dans les oreilles du garçon. Le dernier appel pour annoncer le départ imminent résonne dans la gare et ses environs, mais aussi dans le cœur brisé d’Hakim, et les retardataires pressent le pas pour rejoindre le train.

Soudain, il se rappelle d’un cauchemar qui l’avait réveillé en sueurs l’avant-veille de son voyage à Alger. Il était dans la figueraie familiale en train de cueillir de belles figues pour faire plaisir à sa dulcinée quand  des bourrasques de vent d’une puissance inouïe soufflent sur le verger. Ilhem se met alors à crier en s’agrippant au tronc d’un figuier. Hakim descend aussitôt de l’arbre pour empêcher que malheur arrive à cette fille qui bouleverse sa vie. Il tend ses mains pour saisir celles d’Ilhem, mais une bourrasque  souffle de toute sa vigueur et précipite Ilhem sur la falaise abrupte qui délimite le verger. Il se met à hurler et se réveille tremblant de tout son corps. 

Hakim est abattu, il a la mine renfrognée. Il ne comprend pas ce qui fait qu’Ilhem n’est pas là. Il se rassure en se disant que ses parents ont peut-être décidé de l’emmener eux-mêmes à Alger. 

Ce jour-là et les suivants ne lui apportent ni cette amie volatilisée ni des nouvelles d’elle. Hakim se replie sur lui-même. Il se sent trahi et tout le monde lui semble indigne de confiance. Il devient méfiant envers la terre entière. Les études deviennent sa seule préoccupation et sa seule planche de salut.

Un matin d’octobre en sortant de sa chambre universitaire, le concierge l’interpelle et lui remet une lettre.

Nom de l’expéditeur : Ilhem B.

Il reste là, un moment à regarder la lettre, puis la plie délicatement avant de la mettre dans son sac à dos.

S© Mohamed Arroudj — 2026
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